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CENTRE UNIVERSITAIRE SIGET-A

SIG ET TELEDETECTION

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Le Concept de Géomatique
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« Je n’ai pas poussé pour être primé, je ne sais même pas comment ils m’ont retrouvé »
Il est spécialiste en système d’information géographique et de télédétection qu’on globalise sous le vocable de géomatique. Patrice Sanou, directeur général du Centre universitaire du système d’information géographique et de télédétection de Ouagadougou a été formé aux Etats-Unis (1994-1995) sur les technologies spatiales. Le département de géographie de l’Université de l’Etat du Dakota du Sud où il a étudié, lui a décerné le 15 mars 2013, une distinction pour ses activités en faveur de cette science. Dans l’entretien qui suit, il revient sur son séjour au pays de l’oncle Sam.

Sidwaya (S.) : Vous venez de recevoir une distinction de l’université du South Dakota aux Etats-Unis. En quoi consiste exactement ce prix ?


Patrice SANOU (P.S.) : L’université qui m’a distingué fait partie des premières qui ont développé l’enseignement des systèmes d’information géographique et de la télédétection aux Etats-Unis. En tant que pionnière, elle a suivi les premiers étudiants qui ont démarré l’application de ces outils pour apprécier leur capacité à vulgariser cette technologie. Nous avons donc certainement été suivis depuis la fin de nos études dans cette université du South Dakota. Nos activités au plan international et au Burkina Faso dans le domaine scientifique ainsi que la fondation de l’Institut supérieur d’étude spatiale et des télécommunications (ISESTEL) avec tous les appuis technologiques que nous avons apportés à plusieurs institutions nationales et internationales ont dû convaincre les autorités universitaires de l’Université de l’Etat du Dakota du Sud à nous décerner une reconnaissance. Nous avons en effet été surpris que ce que nous faisons soit vu et apprécié au-delà de nos frontières. Ce prix consiste donc à récompenser un ancien étudiant de l’université, aujourd’hui professionnel spécialiste qui excelle dans l’application de tout ce qu’il a pu apprendre. J’ai été désigné comme étant le spécialiste ayant le mieux produit au cours de l’année.


S. : Que représente ce prix pour vous ?


P.S. : Ce prix représente beaucoup de choses pour moi et pour le Burkina Faso ainsi que pour les étudiants que nous formons. Ceux-ci ont maintenant la conviction que leur enseignant vaut la peine d’être écouté. C’est la preuve qu’ils doivent toujours être performants. Un jour, leurs efforts seront reconnus quelquepart. Ce prix est un encouragement c’est vrai, mais je suis obligé aujourd’hui de faire davantage parce que je sais désormais qu’on me regarde et qu’on me suit. Ce prix me met donc dans une sorte de sphère des érudits. Aujourd’hui, lorsqu’on veut débattre des technologies spatiales, si je suis présent, mes mots peuvent être bien pris en compte. Le certificat d’ailleurs le dit, c’est un certificat de reconnaissance de l’excellence d’un ancien étudiant dans le domaine des technologies géographiques. En plus, par ce prix, cette université nous accueille car nous sommes sur la bonne ligne scientifique. De ce fait, elle ouvre ses portes à nos étudiants. C’est-à-dire que nos diplômes sont reconnus dans cette université. Il y a un partenariat en gestation où certains des diplômes de l’ISESTEL seront co-signés avec l’Université du South Dakota. Vu nos productions et l’enseignement au sein du centre, cette université reconnaît que les diplômes valent la peine d’être validés. Un étudiant burkinabè qui se présente dans cette université avec notre diplôme sera donc automatiquement accueilli. Au-delà de cette reconnaissance scientifique, il y a le partenariat qui se met en place entre l’ISESTEL et l’Université du South Dakota, entre le Burkina Faso et les Etats-Unis. C’est une continuation, un renforcement de la coopération entre les deux pays qui devient scientifique.


S.: Comment s’est déroulée la cérémonie de distinction qui a eu lieu le 15 mars ?


P.S. : J’ai regretté de ne pas avoir eu mes étudiants, mes collègues, mes partenaires nationaux et ma famille avec moi. La cérémonie a été riche en émotion. J’ai été très honoré. J’étais la star de la cérémonie. La distinction a eu lieu au cours d’une convention qui avait regroupé toutes les sommités scientifiques du domaine au sein de l’université. Le président de l’association des géographes américains était présent. Et lorsque devant tout ce monde on vous appelle pour venir recevoir un prix, c’est extraordinaire. Avant de me remettre le prix, ils ont fait un témoignage sur ma personne, mes productions, les travaux que j’ai eus à mener. J’ai retrouvé là-bas des œuvres que j’avais même oubliées. Ils ont rendu compte en 20 minutes à cette illustre assemblée, tout ce que j’ai effectué dans le domaine des technologies spatiales. C’est à l’issue de cette présentation que j’ai reçu le trophée, dénommé Alumni award plus le certificat. Avant mon départ des Etats-Unis, j’ai reçu aussi deux lettres des enseignants les plus gradés de l’université, c’est-à-dire le chef de département et l’academic adviser, qui ont écrit des témoignages sur moi. C’est plus qu’un diplôme. Que ces sommités écrivent et signent sur moi, prouve que j’ai une valeur. Si je cherchais de l’emploi actuellement, je n’aurais plus besoin de lettre de recommandation. Mes anciens enseignants qui n’étaient plus dans la ville ont été invités et plusieurs d’entre eux sont venus. J’étais dépassé par cette marque de considération. Je vais vous raconter un fait divers lors de mon séjour là-bas. "Le lendemain de mon arrivée, l’hôtel a appelé un taxi pour que j’aille m’acheter une carte SIM. J’ai discuté sur l’objet de ma présence aux Etats-Unis pendant le trajet avec le conducteur. Lorsqu’il m’a ramené à l’hôtel, il m’a avoué qu’il était impressionné qu’un Africain qui a étudié ici ait reçu une telle distinction. Car les autres années, ce sont des Américains généralement qui étaient primés". Le séjour et la cérémonie ont été une véritable bénédiction de Dieu. Je n’ai pas poussé pour être primé, je ne sais même pas comment ils ont pu avoir autant d’informations sur ce que je fais.


S. : Etes-vous le premier Africain à recevoir ce prix ?


P.S. : Au niveau du département de géographie, je suis le premier Africain à recevoir ce prix. D’habitude, ce sont des anciens étudiants américains qui étaient distingués. Il faut certainement être percutant dans vos activités pour être repéré. Mes multiples interventions dans de nombreux colloques hors du Burkina ont peut-être plaidé en ma faveur. Et en plus, le domaine est nouveau. Donc, pour trouver des Africains qui puissent être élevés à ce rang, il faut attendre un peu. Cette technologie est nouvelle en Afrique et même dans le monde, mais ça viendra.


S. : Vous venez de dire que c’est une science nouvelle. Quelle peut être l’importance des technologies spatiales dans un pays comme le Burkina ?


P.S. : Pour le Burkina Faso, cette science est absolument essentielle. Développer un pays, c’est d’abord le connaître. Comment le connaître entièrement, même si nous ne faisons que 274 200 km2 ? Mais cette superficie n’est pas minime. Pour les chercheurs, comment pouvoir couvrir toute cette surface avec des méthodes traditionnelles d’investigation de terrain ? Ils pourront le faire mais cela prendra du temps. Aujourd’hui, le Burkina est un pays minier, mais des gens viennent d’ailleurs tout simplement dire où ils veulent qu’on leur délivre le permis d’exploitation. Parce qu’avant de venir, ils ont connu le pays aussi bien en surface que son sous-sol. Car les outils de technologie spatiale vous amènent le terrain au laboratoire. Vous le détaillez et vous l’analysez mieux parce que vous allez de petites superficies en petites superficies. Alors que sur le terrain, il est difficile d’aller de mètre carré en mètre carré et certaines parties seront à coup sûr abandonnées ou oubliées.
Alors qu’avec les images satellitaires, nous sommes en mesure d’identifier toute chose au détail et ensuite en recoupant avec d’autres informations socio-économiques au travers des systèmes d’informations géographiques, nous arrivons à établir exactement les potentialités de notre espace.Aujourd’hui, nous avons besoin de connaître notre espace. Quand le Président du Faso lance un appel pour un Burkina émergent, on ne peut émerger qu’avec des outils qui nous propulsent. A l’entendre, certaines personnes peuvent rire. Comment le Burkina peut émerger dans sa situation d’arriéré ? Nous décollons lentement. Mais il y a justement des outils de décollage que nous pouvons utiliser. Il suffit d’adopter les technologies spatiales pour découvrir le potentiel et les limites, afin de mettre en place des programmes. Si nous sommes accompagnés par les partenaires au développement, en cinq ans, les gens seront surpris de ce qu’on peut faire. C’est l’ignorance de ce que nous avons comme compétences, capacités, valeurs qui font que nous irons quémander chaque fois chez les autres. Lorsque nous savons où trouver l’or, nous ne demanderons pas à des gens de venir chercher l’or pour nous. Mais aujourd’hui, nous dépendons de l’extérieur dans ce domaine-là, tout simplement parce que les géologues manquent de compétences technologiques pour affirmer en une semaine où on peut trouver de l’or. En formant donc nos géologues, en leur donnant ces compétences, nous serons surpris. La géomatique ou technologie spatiale permet de maîtriser l’espace en un temps record.

En plus des distinctions que l’Université du South Dakota m’a données, il y a Eros data center, qui est le centre qui reçoit les images Landsat, qui m’a remis les images du Burkina depuis 1970. Avec ces images, l’on peut effectuer par exemple une analyse pour voir comment notre environnement s’est dégradé depuis 1970. Je peux retourner en 1970 et revenir en 2012 pour dire quelle est la situation environnementale du Burkina, déterminer ce qui s’est dégradé. Cela permettra de prendre des dispositions pour que ce que nous avons vécu de 1970 à nos jours ne se reproduise pas. C’est donc un outil de collecte de données, d’analyse de données qui permet de répondre à un certain nombre de questions. Les images vont me permettre d’extraire toutes les informations qui sont dans l’espace. L’économie par exemple n’est pas de l’abstrait. Ce n’est pas dans l’air, c’est de la production. Où est ce que l’on peut faire cette production ? Il y a des données dont on a besoin. L’agriculteur a besoin de bons sols. L’éleveur a besoin de bon pâturage, l’extracteur de minerais veut savoir où se trouve l’or. Je peux extraire les données de la nature et dire exactement où aller cultiver, élever, et où trouver de l’eau… On peut donc suivre le développement à partir des Systèmes d’informations géographiques (SIG). Toutes les données sur plusieurs dates peuvent être analysées. On peut faire aussi une analyse en recoupant la géomorphologie pour voir la qualité des sols, à partir des SIG. Cela nous permet de prendre des dispositions pour protéger les sols et bien produire. Avec ces outils, on peut arriver à proposer un développement harmonieux. Réaliser des études sans les SIG, revient à mettre trop de temps. Si par exemple on doit réaliser un projet d’élevage, où le faire et avec qui ? La télédétection résout le problème et désigne la zone appropriée. Qui a fait l’analyse pour dire que nous ne pouvons pas produire des bananes plantains au Burkina ?

De même, on parle de nos jours de la décentralisation et de l’aménagement du territoire. Les communes ont le pouvoir mais elles vont l’exercer sur quoi ? Un pouvoir est d’abord économique. Quand on a un pouvoir sur une population qui n’a pas à manger, le pouvoir partira. Ainsi pour chaque collectivité, il faut déterminer les capacités de tout un chacun pour produire des richesses. Et la télédétection peut aider à cela. Mais il faut qu’il y ait des spécialistes dans ces communes. Une année, le gouverneur de la région du Sahel m’a contacté pour une communication sur la gestion des catastrophes. Il a réuni les maires, les conseillers, les haut-commissaire, les préfets. Lorsque j’ai fini ma communication, ils ont commencé à m’insulter, parenté à plaisanterie aidant, en disant : « idiot, où tu étais pour ne pas venir nous expliquer ça tôt ». Chacun a compris que les espaces où il voulait lotir étaient des zones à risque. Il fallait tout revoir.

Pour les inondations du 1er septembre 2009 à Ouagadougou, le centre avait fait un travail depuis 2005 avec les sapeurs-pompiers. Les zones où les dégâts ont été immenses, c’est ce qu’on avait déjà identifié depuis cette année-là. Il suffit que l’on place les spécialistes géomatiques en tête de l’analyse des problèmes d’un pays et on pourra éviter beaucoup de catastrophes. A l’institut, on a 11 options d’application de ces technologies spatiales.


S. : Quel a été votre objectif en créant le centre ?


P.S. : On ne peut pas le nier, il y a eu des objectifs personnels. J’ai perdu mon épouse en 2000 et je voulais être libre pour m’occuper des enfants. J’ai donc arrêté de travailler. J’étais même en train de faire une thèse sur l’environnement et j’ai arrêté aussi et j’ai dit de remettre ma bourse à quelqu’un d’autre parce que les enfants étaient petits. J’ai donc créé le centre pour être libre de m’occuper des enfants. C’est un objectif de père, de responsable et je pense que je l’ai étendu aux enfants de toute la nation. De mes enfants, j’ai pensé aux enfants de toute la nation. J’ai trouvé donc qu’il fallait ajouter quelque chose à notre système d’enseignement. Je me suis dit que la grâce de Dieu m’a donné cette formation qui n’est pas courante et qu’il fallait la partager. C’est pour que ces enfants arrivent à maîtriser cet outil pour trouver ou créer de l’emploi, intervenir au niveau international dans les institutions. Lorsqu’on commence cette formation, avant même de la terminer, on peut déjà commencer à faire de la consultation. Ils peuvent par exemple produire des cartes, analyser et répondre à des questions.

Lorsque l’étudiant maîtrise les technologies spatiales, il y a des options où il va les employer. Aujourd’hui, les travailleurs qui se sont formés au centre ont commencé à utiliser cet outil. Les autres étudiants quand ils partent en stage, j’ai du mal à les ramener pour leur mémoire.
Un autre objectif indispensable est que lorsque je rentrais de ma formation aux Etats-Unis, l’USAID qui a payé mes études m’a demandé comment j’allais retourner ce que j’ai appris au Burkina. Je leur ai dit que le jour qu’ils viendront pour l’évaluation, ils verront qu’on parlera des SIG partout et mon nom sera cité. J’ai pris l’engagement de faire en sorte que beaucoup de personnes puissent se former. C’est d’ailleurs pourquoi les coûts sont très réduits par rapport aux formations de ce type ailleurs.
La formation a un coût, on n’a pas pu pour le moment vulgariser cette formation au niveau des moins nantis, mais ça viendra grâce aux partenaires que nous avons commencé à avoir. Je suis convaincu que dans quelques années, cette formation sera encore plus disponible. Bientôt, nous allons pouvoir ouvrir, avec l’Université du South Dakota, un niveau PHD. Les formations théoriques données dans les universités sont bien. Mais tous les secteurs ont besoin des technologies spatiales. Notre objectif est de faire en sorte qu’elles soient dans toutes les mains.


Sié Simplice HIEN


http://www.sidwaya.bf/quotidien/spip.php?article11596